Parler quand d’autres se taisent : entre peur, silence et responsabilité

23 juin 20260
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Que l’on me pardonne d’enfreindre, pour une fois, la pudeur de la règle commune en écrivant à la première personne. Je m’en excuse presque, tant ce choix engage davantage la subjectivité que la distance habituelle du texte public. Mais il est des moments où l’analyse froide ne suffit plus, où le « Je » devient le seul refuge d’une parole sincère. Non par goût de l’exposition, mais parce qu’il arrive un temps où se cacher derrière des formules générales revient à trahir ce que l’on ressent profondément.

Je connais, comme chacun d’entre nous, la tentation du silence. Je sais ce qu’elle protège. Elle protège la tranquillité, l’image, parfois même la sécurité et les intérêts personnels. Elle murmure aux consciences fatiguées que parler ne sert à rien, que le courage est une dépense inutile et que le destin de la Nation se décide loin des paroles des simples citoyens.

Je ne suis ni naïf, ni habité par une quelconque vocation au martyre. Je pourrais me taire, comme tant d’autres. Me convaincre que les mots s’écrasent sur la réalité, que les risques sont réels autant pour moi que pour mes proches. Que tout cela est trop grand pour une voix isolée.

Mais il est des heures où se taire cesse d’être une prudence pour devenir une complicité.
Le monde, disait Albert Einstein, ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. Cette vérité vaut pour les peuples autant que pour les individus. Une Nation ne se disloque pas seulement sous le poids des crises économiques ou des convulsions politiques. Elle se défait aussi dans le silence coupable de ceux qui voient les fissures apparaître et refusent de les nommer.

Je dois à ce pays une part essentielle de ce que je suis devenu. J’y ai reçu mon instruction, j’y ai été soigné, j’y ai grandi, j’y ai puisé mes repères et mon identité. Cette dette n’est pas abstraite. Elle crée une exigence morale. Elle interdit l’indifférence.

Alors je regarde aujourd’hui le Gabon avec une douleur lucide. Non pas une douleur théâtrale, mais une inquiétude profonde devant ce qui se délite sous nos yeux. Je vois un espace public qui se contracte. Des paroles qui se raréfient. Des inquiétudes qui se réfugient dans les conversations privées.

Je vois surtout une habitude qui s’installe, celle de mesurer chaque mot, non plus à sa vérité, mais au prix qu’il pourrait coûter. Je vois également une fatigue collective de dire ou d’alerter. Comme si le pays tout entier apprenait progressivement à se censurer lui-même.
Dans un tel contexte, même les repères traditionnels semblent hésiter. Les autorités morales se font discrètes.

Les figures de sagesse parlent moins fort. Les élites intellectuelles calculent. Les responsables religieux murmurent. Les anciens se taisent. Chacun paraît désormais évaluer ses prises de position à l’aune de ce qu’il risque de perdre. Or une société où chacun se tait pour préserver ses avantages prépare elle-même ses propres malheurs.

Il est d’ailleurs frappant de constater que beaucoup ne découvrent les vertus de la liberté, de la justice ou de l’engagement que lorsqu’ils ont eux-mêmes perdu les privilèges qui les rendaient silencieux. Comme si l’injustice ne devenait condamnable qu’à partir du moment où elle frappe à leur propre porte.

Je ne crois pas à cet engagement à géométrie variable. On ne peut pas tous attendre d’être victimes pour s’indigner. On ne peut pas attendre d’avoir tout perdu pour commencer à parler.

Aimer le Gabon, ce n’est pas l’applaudir dans son agonie

On me demande parfois, avec une candeur sincère ou feinte, pourquoi je continue d’alerter si j’aime tant mon pays, alors que les autorités travaillent. La réponse est simple : l’amour d’une Nation ne consiste pas à applaudir chacune des décisions de ceux qui la dirigent. Il consiste à vouloir son redressement, y compris lorsque cela oblige à dire des vérités désagréables.

Je refuse de confondre patriotisme et complaisance. La paix sociale n’est pas le silence des citoyens. La stabilité n’est pas la peur. La cohésion nationale n’est pas l’absence de critique. Un pouvoir sûr de lui n’interrompt pas durablement les espaces d’expression. Un État confiant dans ses institutions n’a pas peur du débat contradictoire. Une démocratie solide ne considère pas chaque voix discordante comme une menace potentielle.

Le Gabon figure aujourd’hui au 114e rang mondial de l’Indice de démocratie libérale. Plus préoccupant encore, il y est qualifié d’« autocratie électorale ». On peut discuter les méthodes, contester les classements ou relativiser certaines appréciations. Mais on ne peut pas faire comme si elles n’existaient pas. De même, on ne peut pas faire comme si deux coups d’État militaires en l’espace de quatre années relevaient d’une simple fatalité historique. Celui de janvier 2019 et celui d’août 2023 disent nécessairement quelque chose de notre trajectoire collective.

Lorsqu’un pays connaît deux ruptures institutionnelles de cette nature en si peu de temps, la seule attitude sérieuse consiste à reconnaître qu’à un moment donné, quelque part, quelque chose n’a pas fonctionné comme cela aurait dû.

Refuser d’examiner les causes profondes de ces événements, c’est prendre le risque de voir l’Histoire se répéter. Je ne parle pas pour m’opposer par principe. Je ne parle pas pour rejeter systématiquement. Je parle parce que le silence, dans certaines circonstances, devient une forme d’accompagnement passif de ce que l’on prétend pourtant redouter.

Le patriotisme contre la complaisance

Les bâtisseurs de nations n’ont jamais été les courtisans qui applaudissaient le pouvoir quelles que soient ses erreurs. Ils furent toujours ceux qui rappelaient aux gouvernants leurs promesses, ceux qui résistaient lorsque les institutions s’égaraient, ceux qui maintenaient vivante l’idée du bien commun lorsque les intérêts particuliers prenaient toute la place.

L’amour véritable ne flatte pas. Il avertit.

Je ne reproche rien à ceux qui expriment leur détresse. Au contraire. Le droit de dire que quelque chose ne va pas, demeure l’une des dernières frontières qui séparent une république d’un régime de terreur. Ce que je redoute, en revanche, ce sont les silences calculés, les prudences opportunistes et les aveuglements volontaires. Ce patriotisme de circonstance qui consiste à défendre toutes les décisions du moment, puis à découvrir soudainement les principes lorsque les privilèges disparaissent ou que les rapports de force changent.

Le Gabon a besoin de citoyens capables de parler avant qu’il ne soit trop tard.

Allumer ma petite bougie

Pour ma part, je refuse la résignation. Je refuse d’être le spectateur passif du déclin d’un pays qui m’a vu grandir et qui m’a tant donné. Je parle aujourd’hui parce que je ne voudrais pas, demain, si je suis encore en vie, regarder en arrière avec le regret de n’avoir rien dit, de n’avoir rien écrit, de n’avoir lancé aucune alerte lorsque les signes étaient déjà visibles.

Peut-être ai-je tort. Peut-être mes inquiétudes sont-elles excessives. Peut-être l’avenir me donnera-t-il tort sur toute la ligne.

Je le souhaite sincèrement.

Mais entre le risque de parler à tort et celui de me taire par confort, j’ai choisi.
Puisque les grands se taisent souvent, puisque les guides semblent parfois hésiter, il ne reste que la modeste contribution des humbles. Alors j’allume ma petite bougie. Elle est fragile. Elle est modeste. Elle n’éclaire pas tout le Gabon. Mais elle éclaire au moins ma conscience.

Je ne prétends pas détenir une vérité supérieure. Je ne prétends pas éclairer seul le chemin. Je veux simplement maintenir une petite flamme dans un espace où tout semble pousser à l’extinction des voix.

Et si chacun faisait de même, peut-être finirions-nous par repousser la nuit. En attendant, tant qu’il me restera un souffle, je continuerai à parler. Parce qu’aimer son pays, ce n’est pas se taire lorsqu’il souffre. C’est refuser de détourner le regard.

J’allume donc ma petite bougie. Je fais ma part. Modestement.

Le reste appartient à Dieu et aux mânes de nos glorieux ancêtres, gardiens silencieux de ce pays et témoins de ce que nous faisons de lui.

Michel ONGOUNDOU LOUNDAH

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